« La Passe-miroir », des romans qui réfléchissent

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La Passe-Miroir : série de romans (4 vol.) de Christelle DABOS (France) éditée par Gallimard (2013-2019) de type Enigme/Steampunk

Les assidus l’auront remarqué : peu de chroniques de romans sur Le Massacre ces derniers mois. Il y a deux raisons principales. La première : j’ai énormément lu à des fins de documentation pour mes jeux. D’un côté des biographies de peintres, des ouvrages historiques sur la Renaissance, des monographies sur Léonard de Vinci pour un escape qui se déroule au XVIe siècle ; de l’autre des bouquins sur le Titanic pour un autre escape qui met en scène le naufrage le plus célèbre de l’histoire. Deuxième raison : j’ai passé les dernières semaines sur une unique série de romans, et j’ai dégusté, savouré, choyé, chacune des 1700 pages de l’ensemble tellement c’était génial.

La Passe-Miroir me faisait de l’oeil depuis longtemps : série de romans fantasy pas trop longue (4 volumes), univers qui semble original, très jolies couvertures, comparaisons récurrentes et flatteuses avec Harry Potter ou À la croisée des mondes, et d’une autrice – française de surcroît – dont ce sont les premières oeuvres publiées… miam. Mais fidèle à mon habitude, j’ai patiemment attendu que la série soit complète pour me plonger dedans, suspendant mon jugement de prime abord, puis bien vite happé par une écriture remarquable.

Je dois avouer une chose d’emblée : Christelle Dabos écrit comme je rêverais d’écrire. Je veux dire par là que je me sens proche de son « univers sémantique », avec un vocabulaire soigné sans être hermétique, une onomastique très précise (on sent qu’elle a pris plaisir à nommer ses personnages aussi bien sur le plan de la sonorité que sur celui du sens), des néologismes juste ce qu’il faut, ce qui donne en somme un phrasé sans heurts, délicat, parcouru d’humour tout en ménageant du mystère et une invitation à la réflexion. Tout cela est fondu dans une maîtrise parfaite de la rythmique, qui joue sur la variation intelligente en fonction du contexte : la longueur des phrases et la taille des paragraphes correspondent exactement à ce qui est nécessaire à l’instant T de la narration, notamment avec des raccourcissements brusques lors des moments-clés. Cela fait penser à du Rowling en effet, peut-être pas aussi absolument accessible, avec un peu plus d’aspérités, un peu moins de fluidité, mais sur un plan c’est encore plus fort que la big boss de la saga de fantasy : l’emploi des métaphores.

Les métaphores de Rowling sont très chouettes, parce qu’elles claquent dans la tête en très peu de mots, très peu d’effets, très peu de jeux de sens (ce qui les rend d’autant plus universelles). Celles de Dabos sont plus subtiles, elles rendent probablement ses romans plus difficiles à traduire aussi, plus délicats à adapter à l’étranger. Mais elle a le bon goût – contrairement à Rowling d’ailleurs – de ne jamais réemployer les mêmes tout au long des quatre épais romans qui constituent la saga. Il y aura toujours de nouvelles images, et autant de gourmandises textuelles, pour caractériser le physique d’Ophélie, les tournoiements si particuliers de son écharpe, le gigantisme des esprits de famille, le comportement de Thorn, etc.

Que dire d’ailleurs de ces personnages… le couple de personnages principaux – Ophélie et Thorn donc – m’a fusionné au texte comme ça ne m’était plus arrivé depuis longtemps, avec un sentiment d’identification profond sans être complaisant. C’est déjà rafraîchissant d’avoir une héroïne dont les traits principaux sont la vivacité d’esprit, la lucidité et le sens de l’éthique, mais plus encore de voir ces qualités malmenées par des revers à la médaille : gauche, maladroite, impressionnable, Ophélie évolue bien sûr – Dabos ne cherche pas à révolutionner les bases de la narratologie, et le récit est installé dans une logique initiatique classique – mais va provoquer l’identification par ses failles plus que par ses réussites. L’ombrageux Thorn sera un parfait adjuvant, à la fois opposé et complémentaire, mais lui aussi progressera, et les points de jonction entre ces deux magnifiques personnages n’en deviendront que plus décisifs, saillants, poignants. Si je dois d’ailleurs relever un petit bémol : le couple central est si puissant qu’on s’attache assez peu aux autres (et pourtant il y en a foule), qui manquent quelque peu de relief, et ce sous la forme d’un lent délitement. En effet, ceux rencontrés au début maintiennent une jolie cohérence (Bérénilde, Archibald, Farouk, Roseline, par exemple). Mais plus on avance dans l’intrigue, plus on a le sentiment diffus qu’un noyau de personnages très importants, qui ont tous une influence décisive sur le tome final notamment (Lazarus, Octavio, Wolf, Elizabeth…) n’ont pas livré autant d’informations, d’actions, bref d’importance, qu’ils l’auraient dû. Une petite astuce – de sporadiques chapitres avec un point-de-vue alterné, qui permettent de faire jouer plusieurs lignes temporelles ou géographiques – nous sort parfois de ce petit écueil, mais l’impression un peu étrange qui ressort, c’est que l’univers existe mieux que ses habitants.

L’univers proposé, en effet, est une merveille, rehaussée par la qualité de l’écriture – et des descriptions aussi belles que vivantes (je ne peux pas m’empêcher de trépigner d’impatience à l’idée que ce soit un jour porté à l’écran). Ca m’a fait penser à Borges : on sent dans ce monde composé d’arches – des îles flottantes qui ont remplacé la bonne vieille Terre après son mystérieux morcellement – le poids de l’écrit, du texte, de la référence. Ces microcosmes semblent chacun représenter un petit univers de fiction : drames politiques et espionnage du Pôle, low fantasy bienveillante d’Anima, fantasy exotique et cosmopolite de Babel… C’est pourquoi il est si difficile de classer la modalité de cette saga : on navigue constamment entre des éléments magiques (beaucoup de gens ont des pouvoirs spécifiques, extrasensoriels par exemple), une certaine cohérence scientifique malgré tout, une époque assez nettement dessinée (début XXe), des références culturelles et linguistiques établies (à l’anglais, à l’espagnol par exemple), des systèmes socio-politiques singuliers, mais à la fois en rapport avec des problématiques du réel (lutte des classes, dictature, migration, esclavage…). Bref, j’ai choisi de qualifier tout cela de « steampunk » – surtout parce qu’il y a des dirigeables.

On regrette presque, devant tant de richesse, de ne pas visiter d’autres arches (on évolue dans 4 arches en tout, il en existe 21 majeures et une centaine de mineures). Une fois de plus, c’est le petit défaut de cette saga : l’avancée dans les tomes s’accompagne d’un recentrement sur l’intrigue principale peut-être excessif. J’aurais apprécié des intrigues secondaires, et donc un peu plus de voyage, de variation, de relâchement de la tension. J’ai l’air de me plaindre d’une hésitation de l’autrice, mais ce n’est pas du tout le cas, elle sait parfaitement ce qu’elle veut : à partir du tome 2 en particulier, le choix de ne pas faire une saga d’aventure est clair. À partir du 3, ça devient même limpide : le moteur du récit, c’est le mystère central des origines – celles d’Ophélie, de son pouvoir de passe-miroir, de la dislocation du monde en arches. Et c’est tout. Subtilement, Dabos nous fait miroiter des ressorts classiques de l’enfilade de péripéties, mais c’est toujours pour mieux nous surprendre, nous emmener dans des directions plus subtiles, plus inattendues, plus incertaines.

Un des principaux moyens qu’elle utilise pour pour créer ce décalage et nous sortir de nos habitudes, c’est les titres de chapitres. Comprenons-nous, j’aime beaucoup l’usage des titres de chapitre, mais généralement, c’est juste « programmatique » dirons-nous : ça indique de quoi va parler le chapitre, ça peut donner un indice sur le lieu, le personnage qui auront de l’importance, et l’intérêt c’est d’opérer un dévoilement incitatif (on a envie de se plonger dans le chapitre, parce que le titre nous a « teasé » ce qu’on va y trouver). Christelle Dabos a une utilisation jubilatoire des titres de chapitres, qu’elle manie à la perfection : ce n’est plus seulement incitatif, ça devient « thématique », voire parfois carrément « métaphorique ». Je prends un exemple : il y a un chapitre essentiel dans le tome 2 qui s’appelle « Le Vertige ». On comprend bien pourquoi ce titre : les deux personnages dont le dialogue constitue le corps des 10 pages discutent sur la promenade d’un haut barrage bordant d’un côté le vide, de l’autre une forêt dangereuse. C’est donc littéralement du vertige, physique et corporel, celui du personnage point-de-vue bien sûr, dont il est question. Mais voilà qu’en conclusion de ce même chapitre, survient un événement dissonant et totalement imprévisible : un baiser, qui vient retourner l’intrigue d’un coup. Et là on comprend la malice de l’autrice : le vertige, c’est aussi celui, symbolique, d’une émotion inattendue.

Cet usage subtil est à l’image de l’ensemble de la saga : imagée à merveille, profonde, invitant à l’introspection par l’entremise de l’évasion, cette série de romans nous partage en deux mondes de lecteurs : il y a ceux qui ont passé le miroir, et il y a les autres. Si cette chronique peut vous encourager à le passer à votre tour, j’aurai réussi mon coup.

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